Un million de tonnes de pommes de terre en trop. Des producteurs qui vendent à perte. Des hangars pleins et des prix qui s’effondrent. Derrière ces chiffres, il y a des familles, des choix difficiles, des colères aussi. Alors, que se passe-t-il vraiment dans la filière, et surtout, comment en sortir sans tout casser ?
Pourquoi parle-t-on de « crise de la pomme de terre » ?
En France, la filière pomme de terre vit une vraie crise de surproduction. Pour la saison 2025-2026, les producteurs picards ont récolté environ 2,6 millions de tonnes. À l’échelle nationale, on atteint plus de 8 millions de tonnes, alors que le marché est équilibré autour de 7 millions.
Résultat : près de 1 million de tonnes excédentaires. Trop de pommes de terre, pas assez de débouchés. Les prix chutent, certains lots restent en stock, d’autres partent à des tarifs qui ne couvrent même plus les coûts de production.
Pour vous, consommateur, cela peut vouloir dire des promotions en rayon. Mais pour l’agriculteur, c’est une saison qui peut le mettre à genoux.
Comment en est-on arrivé là ?
La crise ne vient pas d’une seule cause. C’est plutôt un effet « boule de neige ». Plusieurs facteurs se sont ajoutés en même temps.
- Arrivée de nouveaux industriels dans certaines régions, comme les Hauts-de-France, attirés par la demande en frites, chips ou amidon.
- Investissements massifs réalisés par les agriculteurs pour répondre à ces nouveaux marchés : plus d’hectares, plus de stockage, plus de machines.
- Bons rendements sur certaines campagnes, avec des champs qui produisent plus que prévu.
- Consommation qui ne suit pas au même rythme, en magasin comme à l’export.
Le président du comité national interprofessionnel de la pomme de terre, Luc Châtelain, résume ainsi : on a produit plus que ce que le marché peut absorber. Il lance un appel simple : « Soyons raisonnables ». Ne produire que des pommes de terre qui ont une destination certaine.
Des prix en chute libre : qui gagne, qui perd ?
Avec un tel surplus, la pression sur les prix de vente est énorme. La grande distribution et les industriels négocient dur. Chaque centime compte. Surtout en pleine fin de négociations commerciales.
À première vue, on pourrait se dire : tant mieux pour le consommateur, les pommes de terre ne sont pas chères. Sauf que si le prix payé au producteur descend trop bas, la filière se fragilise tout entière.
Luc Châtelain rappelle un point essentiel : il faut une juste rémunération à tous les stades, pour chaque maillon de la chaîne. Du champ jusqu’au rayon du supermarché. Sinon, certains arrêteront la culture ou réduiront fortement les surfaces. Et dans quelques années, on parlera peut-être de pénurie au lieu de surproduction.
« Réponse collective » : ce que demande la filière
Face à cette crise, la filière n’accuse pas seulement le marché, ni la météo. Elle parle de responsabilité collective. L’idée est simple mais exigeante : chacun doit faire sa part, du producteur à la grande distribution, en passant par l’État et les transformateurs.
Concrètement, cela veut dire plusieurs choses.
- Mieux planifier les surfaces plantées selon les besoins réels (frites, chips, fécule, frais, export).
- Limiter les volumes spéculatifs, ces hectares qu’on plante « au cas où », sans débouché sécurisé.
- Stabiliser les contrats entre industriels et agriculteurs, avec des prix minimums plus clairs et plus justes.
- Encadrer les promotions destructrices en magasin, qui tirent toute la valeur vers le bas.
L’objectif n’est pas de produire moins « pour le plaisir », mais de produire mieux ciblé. Et de protéger la viabilité économique des exploitations.
Que peut faire concrètement un producteur de pommes de terre ?
Si vous êtes agriculteur, vous vivez sans doute cette crise de plein fouet. La filière invite à revoir certains réflexes, parfois ancrés depuis longtemps.
- Repenser les rotations : ne pas tout miser sur la pomme de terre, même si la culture est rentable les bonnes années. Rééquilibrer avec céréales, légumes, betteraves, protéagineux.
- Sécuriser un maximum de volumes sous contrat avant de semer, avec des industriels ou des coopératives.
- Échanger plus d’informations entre voisins, organisations de producteurs et chambres d’agriculture sur les surfaces prévues.
- Investir prudemment : éviter les agrandissements massifs juste sur la base d’une bonne année ou d’un industriel qui arrive.
Ce sont des choix difficiles, surtout quand on a des emprunts à rembourser. Mais c’est aussi une manière de reprendre un peu de contrôle sur son avenir.
Et vous, en tant que consommateur, avez-vous un rôle ?
On pourrait croire que cette crise se joue loin de vous, dans les campagnes, dans les coopératives, dans les bureaux des industriels. Pourtant, votre panier de courses a un impact réel.
- Privilégier les pommes de terre françaises, en particulier celles des régions en difficulté, comme les Hauts-de-France.
- Regarder l’origine sur les frites surgelées, les chips, les purées. Le « made in France » soutient directement la filière.
- Accepter parfois des calibres ou des variétés différentes, un peu moins « parfaites » visuellement, mais tout aussi bonnes.
Chaque petit geste semble minime. Mais multiplié par des milliers de caddies, cela envoie un signal clair aux distributeurs et aux transformateurs.
Vers de nouveaux débouchés pour la pomme de terre ?
Certaines entreprises ne se contentent pas d’attendre que la crise passe. Elles cherchent à diversifier l’usage de la pomme de terre.
Par exemple, le groupe Roquette, avec sa dernière usine de fécule en France, teste de nouveaux produits pour rester compétitif face aux usines de frites. La coopérative Noriap, elle, a noué un partenariat avec Burger King : plus de 200 restaurants en France utilisent des pommes de terre des Hauts-de-France pour leurs frites.
Ce type d’accord long terme peut offrir un peu plus de stabilité aux producteurs. Mais cela ne suffira pas à absorber, seul, un million de tonnes en trop. D’où l’importance de mieux ajuster la production en amont.
« Soyons enfin raisonnables » : un tournant pour la filière
La phrase est forte, presque sévère, mais elle marque un tournant : « Soyons raisonnables, ne produisons que des pommes de terre pour une destination certaine ». Derrière cette demande, il y a l’envie d’éviter que la même crise se répète chaque deux ou trois ans.
La pomme de terre reste un pilier de notre alimentation. Accessible, nourrissante, polyvalente. Mais pour qu’elle le reste, il faut que ceux qui la cultivent puissent vivre de leur travail. Sans être ballottés d’un extrême à l’autre, de la surproduction à la détresse.
La sortie de crise ne viendra pas d’une mesure magique. Elle passera par une série de choix plus sobres, plus coordonnés, plus transparents. Du champ à l’assiette.
Et la prochaine fois que vous éplucherez quelques pommes de terre, peut-être penserez-vous un peu à tout ce qu’il y a derrière. À ces millions de tonnes, à ces décisions, à ces voix qui demandent simplement : soyons enfin raisonnables.






